Démolition du Centre commercial du Domaine-de-l’Estérel

Dans une lettre envoyée le 17 mai 2022 à la ministre de la Culture et des Communications, Action patrimoine et Docomomo Québec ont signalé leur indignation quant à la démolition du Centre commercial du Domaine-de-l’Estérel survenue le 13 mai 2022.

Lettre envoyée le 17 mai 2022 à la ministre de la Culture et des Communications

Le vendredi 13 mai dernier, la partie classée du Centre commercial du Domaine-de-l’Estérel tombait sous le pic des démolisseurs. Cet ensemble de villégiature, qui fut l’une des premières manifestations de l’architecture moderne au Québec, était également un lieu emblématique sur le plan international, historiquement et architecturalement.

 

Le Centre commercial du Domaine-de-l’Estérel fut érigé à l’initiative du baron Louis Empain, fils d’Édouard Empain, ingénieur belge qui fit fortune en construisant des réseaux de transport en commun à l’échelle du monde. Au nombre de ses réalisations : le métro de Paris et la ligne de tramway reliant Le Caire à Heliopolis, ville de banlieue bâtie à son initiative au début du XXe siècle. Tout comme son père, Louis était un bâtisseur. La villa que le jeune héritier se fit ériger en 1930, à Bruxelles, est classée et restaurée ; elle abrite le Centre d’art et de dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident de la Fondation Boghossian. Quant à l’architecte qui traça le plan du domaine de l’Estérel et dessina ses édifices, Antoine Courtens, plusieurs de ses réalisations sont légalement protégées en Belgique.

 

Au cours des dernières années, nos organismes ont tiré la sonnette d’alarme au ministère quant à l’avenir de cet héritage, et ce, à de nombreuses reprises. En mars 2005, de concert avec la Société d’Histoire de Sainte-Marguerite-du-lac-Masson et d’Estérel, Docomomo Québec déposa un mémoire défendant la préservation et la mise en valeur du domaine d’Estérel auprès des autorités provinciale, régionale et municipales. En 2007, les deux associations rejointes par Action patrimoine introduisirent une demande de classement auprès de la ministre de la Culture et des Communications. Celle-ci fut prise en considération cinq ans plus tard ; en urgence le Centre commercial fut classé, à la suite du déracinement d’arbres matures sur son terrain par le nouveau propriétaire de l’immeuble, HBO Construction. Quelques mois plus tôt, l’auberge du Baron-Empain voisine avait été détruite par un incendie.

 

En mars dernier, nous avons écrit à la Direction du patrimoine pour lui faire part de notre inquiétude quant à la conservation de la partie classée du Centre commercial et de l’impact de la démolition sur cette partie. En réponse à notre lettre, le ministère a dit porter une attention particulière à la préservation des différentes composantes de la section protégée en plus d’être en contact avec les représentants des propriétaires. Or, tout comme vous, nous avons été ébranlés par cette démolition que vous avez déclarée illégale. Cet acte soulève de nombreuses questions.

 

Bien qu’un permis de démolition ait été octroyé par le ministère pour la partie non protégée, nous nous interrogeons quant à la surveillance dont ont bénéficié ces travaux risqués. Le chantier amorcé le lundi 9 mai était un fait public ; dès le 11 mai, le journal Le Devoir en faisait état dans la rubrique Libre opinion. Le jeudi, l’arrière de l’édifice était arasé et sa tête classée se dressait toujours. Vendredi, elle était à terre.

 

Nous comprenons que le ministère ne peut poster un inspecteur à côté de chaque bien immobilier classé. Mais certains moments ne sont-ils pas particulièrement cruciaux ? Comme ici, celui où le propriétaire disposait concrètement du permis de démolition octroyé. Dans sa réponse à notre lettre, le ministère justifie cette autorisation par la limitation d’accès à un bien dégradé. Est-ce une raison suffisante ? Dans l’avenir, une surveillance accrue sur de tels chantiers doit être la norme afin d’éviter que cette situation consternante ne se reproduise.

 

Par ailleurs, à notre connaissance, aucun projet de remplacement n’avait été dévoilé pour le réaménagement du site et la restauration du bâtiment. Nous nous questionnons à savoir s’il en existe un, à part l’intention du propriétaire de construire un hôtel. À la lumière des événements de vendredi dernier, il y a lieu de croire que l’accompagnement était insuffisant.

 

Depuis quelques semaines, le milieu était mobilisé pour faire du Centre commercial l’Espace bleu des Laurentides. Ce dernier vestige d’importance du domaine de l’Estérel était un candidat de choix pour une région dont le passé et le présent sont marqués par la villégiature et le tourisme.

 

La démolition d’un immeuble classé est inacceptable et irréversible. Afin d’éviter qu’un tel scénario ne se reproduise, nous vous demandons d’agir fermement pour faire de cette désastreuse situation un cas exemplaire et démontrer que la démolition d’un bien classé n’est, en aucun cas, un geste tolérable. C’est pourquoi nous espérons que votre ministère, en vertu des pouvoirs octroyés par la Loi sur le patrimoine culturel, imposera les sanctions les plus sévères aux responsables de cette action.

 

En espérant que votre ministère agira de façon exemplaire dans ce dossier, nous vous prions d’agréer, Madame la Ministre, nos sincères salutations.

 

Le contenu des avis relève du comité Avis et prises de position (APP) qui a pour mandat de sensibiliser le plus grand nombre à la préservation du patrimoine bâti et des paysages culturels. 

Composé d’au moins cinq professionnels (urbanisme, architecture, histoire et patrimoine, pour plusieurs membres du conseil d’administration), ce comité se réunit à chaque mois. Les dossiers priorisés ont soit valeur d’exemple soit découlent d’une situation faisant craindre une perte imminente.

Par souci de transparence, nous publions les avis et prises de position sur ce site web quelques jours seulement après l’envoi au destinataire.