La pierre taillée

La pierre taillée

Sur les bâtiments anciens et/ou plus récents, l’examen attentif des faces apparentes des encadrements de pierres taillées révèle avec évidence des marques, des entailles, qui témoignent du travail du maçon et de son souci de réaliser un ouvrage esthétique.


Les pierres taillées relèvent en fait d’une longue tradition héritée des Romains. Elles servent à de multiples fins : délimiter les ouvertures ou l’égout des toitures, souligner la composition architecturale d’un bâtiment ou mettre en valeur des parements complets d’édifices publics ou privés.

Les outils et les devis anciens

Les outils utilisés pour la taille décorative de la pierre n’ont pratiquement pas changé depuis des siècles. Au Québec, leur usage témoigne de l’héritage de traditions et de technologies européennes. Il est intéressant de reconnaître les marques spécifiques des différents outils employés par les maçons, car elles sont des témoins discrets et éloquents des techniques traditionnelles et du contexte culturel qui les ont vues naître.


Les devis anciens précisent souvent la manière de tailler et de finir les surfaces apparentes des pierres et laissent voir la diversité des finis possibles. Les devis de construction des maisons en pierre du XVIIIe et XIXe siècles spécifient ainsi une variété de motifs et de textures pour le traitement des faces apparentes des pierres de taille. Cette variété s’explique par l’effet visuel recherché, la nature et le style architectural de l’édifice, les goûts et modes d’une époque donnée.

Les tailles décoratives

La première étape avant d’entreprendre la finition des pierres taillées consiste à aplanir les faces à l’aide de la chasse, une sorte de ciseau servant à dégrossir les surfaces de la pierre, tout en leur laissant une certaine irrégularité de surface.


Sur le pourtour de chaque face apparente, le maçon taille ensuite au ciseau une marge dont la largeur variera selon le ciseau employé. Chacune des faces dont les arêtes sont ainsi marquées peut alors recevoir une taille particulière ou être laissée dégrossie.


Jusque vers 1800, trois tailles décoratives principales apparaissent sur les encadrements de pierre de même que sur d’autres éléments d’architecture. Elles peuvent être associées de toute évidence à la tradition française : la pierre ciselée, la pierre piquée et la pierre layée.

La pierre ciselée © Crédit photo : François Varin
La pierre piquée © Crédit photo : François Varin
La pierre layée © Crédit photo : François Varin

a) La tradition française

La pierre ciselée.
Cette taille est exécutée au ciseau droit dont la largeur peut se mesurer à celle de la marge délimitée sur le pourtour de chacune des faces. Le reste de chacune des faces est également taillé au ciseau tenu verticalement que le maçon frappe à l’aide de la petite masse ou du maillet. Les incisions sont marquées à la verticale selon la disposition de la pierre dans l’encadrement. On dit de cette pierre taillée qu’elle est peignée et, plus précisément, qu’elle est ciselée avec arêtes relevées au ciseau. Le ciseau sert à ciseler une marge perpendiculaire aux arêtes, et la petite pointe (le pinçon) pique de façon serrée le reste de chaque face.
L’œil averti peut facilement identifier des pierres ainsi taillées dans une maçonnerie de pierres non taillées. Il s’agit d’un signe que le constructeur a utilisé des matériaux de récupération, une pratique courante à l’époque.


La pierre piquée. Elle constitue une variante de la pierre ciselée : les faces apparentes ont leur surface piquée finement à la pointe avec leurs arêtes relevées au ciseau.
Quant à la troisième taille, la pierre layée, c’est la plus ancienne. Les faces apparentes des pierres sont entièrement layées à la hache ou à l’aide d’un large ciseau qui les marquent à l’oblique.

Ouvrier en train de ciseler la pierre © Crédit photo : François Varin
Ciseaux pour pierre ciselée © Crédit photo : François Varin

b) La tradition anglaise

Au début du XIXe siècle, avec l’industrialisation apparaissent des outils semi-mécaniques qui permettent de traiter plus rapidement et avec plus de régularité la finition des pierres. Ce sont les bouchardes, les crandall et les marteaux patentés.


Les pierres taillées de cette époque présentent les marques de ces outils mécaniques, en même temps que d’autres tailles dues à l’utilisation d’outils traditionnels employés selon d’autres méthodes. Après 1800, les tailles les plus fréquemment rencontrées sont exécutées à l’aide de poinçons pour des surfaces piquées, de ciseaux droits pour des surfaces entièrement ciselées ou striées à la verticale sans marge, ou d’une hache, de la laye et du pic.


La fin du XIXe siècle verra apparaître une diversité de tailles dont l’aspect illustre bien la recherche picturale de l’époque victorienne. Les faces des pierres, loin d’être planes, sont décorées avec beaucoup de relief : on y rappelle les panneaux soulevés, les pointes-de-diamant et même un décor vermiculé à l’image du travail du ver de terre.

Pierre bouchardée © Crédit photo : François Varin
Pierre à bossage © Crédit photo : François Varin

Problèmes fréquents

On observe habituellement certaines déficiences, la plupart étant dues à l’usure au gré des intempéries ou à des interventions moins appropriées. Ainsi, certaines cassures ou fissures peuvent apparaître, par exemple, suite aux mouvements des fondations ou de vibrations excessives à proximité ; les sels de déglaçage peuvent entraîner la desquamation de surface atténuant progressivement les traits laissés par les outils ; ou la peinture appliquée sur les pierres qui cache le détail de leur taille.

Solutions et méthodes d'intervention

Les responsables des travaux de restauration de bâtiments ornés de pierres taillées doivent porter une attention particulière à la conservation et à l’entretien de ces témoins historiques. Ces tailles décoratives recèlent des informations d’ordre esthétique ainsi que logique. De plus, leur entretien et, dans certains cas, leur restauration préserveront l’indispensable harmonie d’un édifice et une certaine cohérence dans le détail d’exécution.


Les pierres détériorées peuvent être conservées en place selon leur état ou être remplacées si leur stabilité demeure précaire. Le maçon d’expérience doit observer attentivement le patron et la distribution des marques apparentes sur les pierres originales à remplacer afin de reproduire avec exactitude la façon de les ciseler, de les piquer, de les layer ou de les boucharder. Ainsi, pour une pierre ciselée, on dénombrera les ciselures sur une largeur de quelques centimètres, et ce, afin de ciseler du même nombre de coups de ciseau la nouvelle pierre de remplacement, tout en respectant l’orientation de ces ciselures par rapport aux arêtes. Quant aux pierres taillées peinturées au fil du temps, il serait avisé de les décaper et de laisser à nu la pierre, tout en révélant la finesse de sa taille et sa texture.

Les outils de la pierre taillée

La masse s’utilise pour briser et équarrir grossièrement les pierres provenant de la carrière. La masse à tranchant, plus légère, sert au même usage. Une de ses extrémités présente toutefois un taillant pour mieux préparer la pierre à l’utilisation des ciseaux.
Le pic réduit les aspérités et les irrégularités de la pierre et en rend les faces planes.
La hache, avec ses deux tranchants, sert à marquer le patron de travail du maçon ou à dresser et aplanir les faces de la pierre.
La laye est une sorte de hache dentelée, recommandée pour les pierres tendres. Elle en prépare les faces avant l’utilisation d’outils plus fins comme les ciseaux.
La boucharde est une sorte de marteau dont les têtes sont hérissées de pointes pyramidales plus ou moins rapprochées selon la texture recherchée. La boucharde s’emploie pour la finition des pierres calcaires ou de grès.
Le crandall sert à la finition de la pierre de grès.
Le marteau patenté sert à finir le granit ou le calcaire très dur. Le nombre de lames d’acier regroupées dépend de la texture recherchée.
La petite masse s’utilise avec les ciseaux ou les pointes ; le maillet remplace la petite masse lorsqu’on travaille les pierres tendres.


Les ciseaux
Pour le traitement de finition des faces apparentes des pierres taillées, différents ciseaux sont utilisés:


Le poinçon sert à faire éclater les aspérités et irrégularités de surface ainsi qu’à aplanir les faces.
Le ciseau grain d’orge est employé sur les pierres tendres et son usage est analogue à la laye.
Le ciseau droit, large de 5 à 7,5cm, sert à égaliser les surfaces irrégulières et à marquer la pierre.
La chasse est une sorte de ciseau servant à dégrossir les surfaces de la pierre.

Bouchardes © Crédit photo : François Varin

Main d'oeuvre

De nos jours, les maçons utilisent encore des outils et des méthodes d’autrefois. Certaines entreprises utilisent des outils mécanisés et réalisent certaines tailles à des prix abordables.

Bibliographie

1. VARIN, François (1984). La taille décorative de la pierre. Continuité (24), p.28-31. Adresse URI : http://id.erudit.org/iderudit/18644ac

2. VARIN, François (1984). Les patrons de la maçonnerie. Continuité (23), p.29-32. Adresse URI : http://id.erudit.org/iderudit/18757ac

3. Audels, Masons and Builders Guides, Theo. Audel & Co.,New-york, 1924

4. Conseil des monuments et sites du Québec (CMSQ), Entretien et restauration de la fondation à la toiture, 1985. 66 p.

5. LAURENT, Jean-Marc, Restauration des façades en pierre de taille, Paris : Eyrolles (1994).

6. London, Mark et Bumbaru, Dinu, Maçonnerie traditionnelle. Coll. « Guide technique no 2 », Montréal, Héritage Montréal, 1984. 64 p.

7. Ministère des Affaires culturelles, Principes d’analyse scientifique. Architecture, méthode et vocabulaire. Paris, Imprimerie nationale, 1972. 2 vol.

8. Noël, Pierre. Technologie de la pierre de taille. Société de diffusion des techniques du bâtiment et des travaux publics, Paris.

9. École-Atelier de restauration-Centre historique de Leon, La taille de pierre, Eyrolles, 2007, 216 pages

10. Compagnons du Devoir, Taille de pierre, Librairie du compagnonnage, 2008, 170 pages

11. Ville de Québec, La maçonnerie de pierre, Collection Maître d’œuvre, 1989, 24 pages

Ces fiches techniques remaniées et illustrées sont le résultat d’une collaboration étroite entre le magazine Continuité, Action Patrimoine et leur auteur, l’architecte François Varin. Veuillez noter qu’elles se veulent un outil d’accompagnement pour guider la réflexion en matière d’intervention sur le patrimoine bâti; elles ne remplacent en rien l’expertise et le travail d’un professionnel.

© François Varin, Éditions Continuité et Action patrimoine. Révisions: François Varin, Louise Mercier et Alexandra Michaud. 
Dessins techniques: Alexandra Michaud ©